Extraits Textes de Mélanie Papin
"Dormir debout"
10 septembre 2012 publié sur www.paris.arts.com
…..La danse de Christine Gérard ne raconte
rien à priori : deux danseurs sont allongés à fond jardin tout proches
l’un de l’autre. Ils semblent en sommeil. Quelques mouvements apparaissent
finement. Puis ils se lèvent l’un après l’autre, les Etudes symphoniques de Schumann résonnent alors qu’ils marchent, l’un
derrière l’autre sur une sorte d’étroit couloir, un regard commun projeté dans
une ligne d’horizon lointain. Puis
chacun dépose à peu près les mêmes gestes, dans un écho rapproché. Christine
Gérard ne délivre que du secret. Et en deçà du visible, c’est alors un sens de
vie et un engagement singulier dont la danse est porteuse……
…..Les Dormeurs de Christine Gérard, il est
davantage question d’échange. Le duo se complète dans la forme ou la qualité du
geste, se répond en écho, établit des modalités de regard délicatement et
minutieusement agencées. Si proches et si lointains à la fois, Anne-Sophie
Lancelin et Adrien Dantou semblent opérer une forme de transfert des corps, de
transsubstantion : dans des visions fulgurantes, on croit apercevoir la
qualité, voir l’identité gestuelle de l’un dans les pas, le visage ou le poids
de l’autre.
De même, l’oscillation entre une sensualité
exacerbée et l’abstraction la plus radicale invente le désir et le lien
permanent. Il se dégage un lyrisme « tenu ». Les musiques de Schumann
et de Liszt, alliées à la danse très construite par des lignes, des niveaux et
des directions très affirmées, le confirment. On est alors bien loin de l’idée
d’abandon. Christine Gérard cherche, fouille, creuse inlassablement tous les interstices
possibles où peuvent se révéler la force et la nuance mêlées de l’interprète.
L’affect du danseur y est sans cesse sculpté.
Le corps lui-même se fait le médiateur de la
force et du secret du lien, qui noue les altérités et traverse les différences.
De ce travail si précis et si sensible à la fois, le corps du spectateur ne
peut dès lors que reprendre chair. Un sens de vie autant dans l’engagement des
corps que dans la capacité de cette danse à tisser un fil de sensation entre
celui qui danse et celui qui regarde. Les
Dormeurs, en somme, nous tiennent débout et éveillés.
"Christine Gérard : la passeuse"
Mai 2011
Enchevêtrement des présences……Une femme, une danseuse,
une chorégraphe… Christine Gérard est tout cela à la fois et c'est ainsi qu'elle
nous conte le poème de Brecht Vier Wiegenlieder für Arbeitmütter, écrit
pendant la dépression en Allemagne dans les années 1930 puis mis en chant et en
musique par le délirant Heiner Goebbels en 2002.
Le plateau semble comme vierge quand les
trois danseuses, Christine Gérard, Véronique Frélaut et Céline Brémond amorcent
à l'unisson, en bordure de scène, une douce et lente mélopée de gestes.
L'espace transpire à même la peau. La musique pourtant résonne déjà sur des
sons étrangement militaires, un tambourin rythme le pas au lointain. D'emblée
Christine Gérard inscrit sa danse dans un ailleurs, elle tempère et mesure
l'espace pour privilégier la qualité d'écoute et de rapport entre les trois
corps. Seuls les mots pourraient venir signifier la danse. Mais les poèmes de
Brecht, chantés en allemand, ne nous laissent guère la possibilité de trouver
des liaisons faciles et évidentes. Il faut entendre, entre le chant et la
danse, comme une double strate de signes souterrains, de résonances intimes
mais non confirmées, jamais livrées ou étalées comme telles. A l'image des
danseuses sur scène conjuguant la mère, la femme, l'enfant dans des actes de
colère, de tendresse ou de solidarité, Il faut se laisser bercer.
L'apparition de ces figures est soutenue par
une construction chorégraphique extrêmement fouillée. Les différents moments
glissent de l'un à l'autre, ou plutôt les uns sur les autres, opérant de
subtiles variations par un changement d'axe de bras, de tête ou dans la
transformation, pour l'une, d'un mouvement qui gardera sa continuité pour les
deux autres. Lorsqu'un solo – une solitude – apparaît, il n'y pas de
descellement, la pièce est toute entière bâtie sur une co-présence absolue, ce
qui la rend si douce et si forte à la fois.
De l'hier et de l'aujourd'hui
Loin de renouer avec l'esthétique épique et didactique de Brecht, Christine Gérard touche cependant à la notion de distanciation (Verfremdungeffekt) sur laquelle le dramaturge s'appuyait pour mettre en crise « l'illusion théâtrale » et que la chorégraphe creuse inlassablement dans son travail depuis de nombreuses années. Mais la où Brecht, dès les années 1920, s'échine à « créer du signe » pour susciter un regard critique, Christine Gérard s'attache à le sécréter, le dissoudre, le rendre palpable dans la coulée et non dans la pierre, évitant de produire une injonction de regard sur la danse.
Loin de renouer avec l'esthétique épique et didactique de Brecht, Christine Gérard touche cependant à la notion de distanciation (Verfremdungeffekt) sur laquelle le dramaturge s'appuyait pour mettre en crise « l'illusion théâtrale » et que la chorégraphe creuse inlassablement dans son travail depuis de nombreuses années. Mais la où Brecht, dès les années 1920, s'échine à « créer du signe » pour susciter un regard critique, Christine Gérard s'attache à le sécréter, le dissoudre, le rendre palpable dans la coulée et non dans la pierre, évitant de produire une injonction de regard sur la danse.
Que nous révèle cette nécessité d'aborder
aujourd'hui les thèmes de la précarité, de la souffrance, du manque de pain
dans une danse qui à aucun moment ne désolidarise les corps mais qui, au
contraire, porte au geste le plus infime, à la solitude de l'autre, une
attention de chaque instant ?
La danse de Christine Gérard pourrait être
une transposition de ces formes d'actes héroïques que l'on voit surgir un peu partout,
portés par des voix jeunes et anciennes sous le slogan « indignez vous ?
«
Mais les gestes résistent d’une autre
manière. En se déposant plus qu’ils ne s’exposent ou ne s’exhibent, les gestes
de la danse bâtissent aux confins du corps la révolte sourde et nécessaire.
C’est ce qui fait de « Vier Wiegenlieder für Arbeitmütter » de
Christine Gérard un acte « intemporain » : au lieu de s’absenter
du monde, il y est, au contraire, profondément immergé, attentif et présent. C’est
une force de la danse – au moins depuis les pionniers modernes - que Christine
Gérard porte magnifiquement. D’ailleurs, Isabelle Ginot notait déjà en
1989 « Si elle a retenu quelque
chose de l’enseignement expressionniste c’est sans doute cette responsabilité
du monde vis-à-vis de l’art et de l’art vis-à-vis du monde »
PRESSE COMPAGNIE A.R.C.O.R De 1993 à 2000
PRESSE COMPAGNIE A.R.C.O.R De 1993 à 2000

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Syncopées pour trois générations 2000 |
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Mémoire vive Jérome Andrews |